Ted et le réel

Ce jour-là, le jeune Ted n’avait guère l’envie de se mettre à l’ouvrage.  Il soupirait devant ses cahiers, alors que le soir tombait doucement, laissant présager le fait qu’il ne pourrait une fois de plus profiter des dernières lueurs du soleil généreux de cette fin d’été.  Ses parents sérieux et intentionnés mettaient en effet un point d’honneur à ce qu’il réussisse ses études avec brio, et cela devait immanquablement passer par l’accomplissement quotidien des devoirs savamment conçus par de vils professeurs dans le but de monopoliser le maximum du temps de soirée de l’étudiant. En tout cas, c’était l’intime conviction de Ted, qui maintenant s’était complètement détourné de son bureau pour contempler le jardin donnant sur la forêt toute proche.  Le sujet de la rédaction sur laquelle il séchait depuis une bonne heure lui trottait néanmoins en tête : « La science nous apprend-elle ce qu’est le réel ? »
Son regard se porta sur un écureuil qui s’était aventuré de quelques sauts furtifs dans le jardin pour ramasser une noisette. Une fois muni de son précieux bien, il regagna en un éclair les futaies du sous-bois, sautant avec élégance de branche en branche afin de se trouver un endroit paisible et déguster son petit repas du soir à l’abri des regards, probablement en contemplant le coucher du soleil.  « Oh et puis flûte ! » marmonna Ted. « Après tout, si un écureuil peut vivre de simples fruits et batifoler comme bon lui semble dans une forêt, pourquoi devrais-je rester coincé ici à faire de savantes études pour assurer mon avenir ?  N’ai-je pas moi-même des capacités suffisantes pour me débrouiller et profiter de la vie à l’instant même ? »
Au fond de lui-même, il savait que sa réflexion n’était sans doute pas tout-à-fait pertinente, mais cela lui donna l’audace nécessaire d’ouvrir silencieusement la fenêtre, de se laisser glisser sur la terrasse et de jeter un œil précautionneux à travers la véranda.  Il put apercevoir son père absorbé dans ses lectures dans le salon, et sa mère à la cuisine, fort affairée à préparer le repas familial du soir.  Clairement, il pouvait tenter le coup, disposant d’au moins une heure avant qu’ils ne se rendent compte de quoi que ce soit.  Il longea la haie de noisetiers qui le dissimulait à leurs regards éventuels, hésita encore quelques instants, puis s’enfonça résolument dans le bois.

Il fit quelques mètres, effleurant des doigts les troncs des premiers arbres qui l’entouraient, percevant avec délice les odeurs si particulières du sous-bois. Quelle impression de détente il pouvait désormais ressentir! En quelques instants tous les tracas s’étaient évanouis, laissant place au plaisir des sens, et à l’envie de découvrir plus encore. Les chants d’oiseaux emplissaient l’espace sonore, et Ted s’amusait à essayer de les reconnaître. Il s’enfonça plus avant, sans but précis, le regard contemplatif. Rapidement il perdit la notion du temps, et s’aventura dans des lieux qu’il n’avait jamais explorés auparavant. C’était une immense forêt, dont il n’avait jamais atteint la fin lors de ses précédentes pérégrinations. Ayant franchi un ruisseau dont l’eau semblait étrangement colorée, il s’arrêta, trouvant l’endroit particulièrement mystérieux.

De très grands arbres l’entouraient, mais aussi des fourrés très denses, où pouvaient se cacher quantité d’animaux. L’envie lui prit de se tapir près d’une souche, en espérant observer l’un ou l’autre habitant, peut-être un renard, un lièvre, voire un sanglier ? L’idée lui vint soudain qu’il puisse rencontrer un animal qui n’apprécie pas sa présence, et cette idée lui fit repenser à ses parents, et à ses devoirs en suspens. Son visage se renfrogna, et il poussa un profond soupir. A cet instant, il entendit distinctement une voix étrange :
– « Quel souci as-tu là, mon garçon ? »
Ted sursauta, se leva d’un bond et tourna sur lui-même en un éclair. Mais il ne vit personne aux alentours. Surmontant son inquiétude, il fit un tour rapide des arbres l’avoisinant, à distance respectable néanmoins et revint à sa place un peu rassuré, ayant pu vérifier quel nul ne l’épiait. « J’ai dû rêver, ou est-ce la cascade sonore du ruisseau qui me joue des tours ? » se dit-il.
– « Hé bien, est-ce là une façon polie de réagir quand on vous parle ? » entendit-il cette fois. Ted était figé par la peur, et il s’écria :
– « Qui êtes-vous ? Où êtes-vous ? ». Quelques secondes s’écoulèrent, puis la voix reprit, avec un léger rire :
– « Trouve-moi d’abord, et je te dirai qui je suis, si je m’en souviens encore… »
Le jeune garçon, éberlué mais un peu rassuré par le ton enjoué et chaleureux de son interlocuteur, recommença à scruter les alentours, sans grand succès.
– « Par ici, un peu plus haut… » reprit la voix. C’est alors que Ted l’aperçut. Il n’en crut pas ses yeux, mais il en était sûr maintenant, c’était bien lui qui parlait.
– « Voilà, tu m’as trouvé, bien joué ! » l’entendit-il.
– « Vous, je… vous parlez ? Vous êtes vivant ? » s’exclama peureusement Ted.
Devant lui, à environ trois mètres de haut, il pouvait discerner un visage qui le regardait. Mais un visage anguleux, faisant corps avec le tronc de l’arbre. Il semblait ridé et fatigué, mais assez amusé et intéressé.

– « Oh certes, je suis vivant. Depuis assurément bien plus longtemps que toi mon garçon. Et pour répondre à ta question initiale, on m’appelle San-le-taciturne ». – « Pas si taciturne que ça, je trouve ! » lança une autre voix, courroucée celle-là, juste derrière Ted. Celui-ci se retourna et recula d’un pas. Devant lui gesticulait un petit être, perché sur une branche. Il n’avait jamais rien vu de semblable, si ce n’est que ça ressemblait vaguement à un petit vieillard affublé d’une canne…

– « Je te trouve bien loquace, San, surtout envers un être humain ! Ton grand âge t’aurait-il fait oublier nos Lois ? » ajouta-t-il perfidement, pointant ce qui semblait être un doigt accusateur.
– « Non point, Amin-le-grincheux, mais j’avais forte envie de me divertir un peu. Et j’avoue que la présence impromptue de cet enfant m’a surpris et amusé. De plus, celui-ci semblait tracassé, et je m’en suis ému ».
– « Emu, la belle affaire ! Et d’abord mon nom est Amin-l’érudit, pas le-grincheux, au cas où tu l’aurais oublié, vu ton grand âge, qui est cela dit bien moindre que le mien ! Et tu peux me dire maintenant ce que l’on va faire avec ce garçon ? Nous risquons gros, désormais ! ».

– « Je ne pense pas qu’il représente un quelconque danger.  » répondit San. « Tu sais, nous les taciturnes, savons ressentir les choses. Et je suis prêt à parier que ce garçon, si nous lui en faisons la demande formelle, saura garder son secret. N’est-ce pas, jeune garçon ? »
Ted, qui jusque-là, restait stupéfait et incrédule, tournant la tête pour suivre la conversation de ces deux invraisemblables créatures, réagit brusquement :
– « Euuuh, oui, certainement, Monsieur San-le-taciturne ! Je garderai le secret, c’est juré ! ».
Puis il s’entendit oser ajouter timidement :
– « Mais quel secret, en fait ? »
– « Aaaah mais voilà, à la bonne heure ! » s’exclama sarcastiquement Amin-l’érudit. « Et tu vas me faire croire qu’un petit curieux pareil pourrait tenir sa langue sans doute ! »
– « En tout cas, il l’agitera moins que la tienne, de langue ! Et pour tout t’avouer, tes grands discours intellectuels me fatiguent un peu à la longue, et je pense que ce petit invité-surprise pourrait égayer un peu notre soirée. Hé bien, mon jeune ami, dont je ne connais pas le nom, tu dois déjà avoir cerné une bonne partie du secret je pense : vous les humains n’êtes pas seuls sur Terre à être doué de langage évolué et d’intelligence, voilà tout ! ».
– « Si on peut parler d’intelligence chez cette espèce dégénérée » grinça Amin.
– « Je vous promets de ne rien dire à quiconque de ce que je vois ici, vous avez ma parole, Monsieur Amin-l’érudit ! Et je m’appelle Ted, et j’habite la maison à l’orée de la forêt, près de la rivière du Grand Lac. » glissa rapidement Ted, espérant rassurer un peu Amin, et aussi de s’en sortir sans encombre. Mais il commençait à se sentir plus à l’aise, ne ressentant aucune forme d’agressivité chez ces personnages, mis à part le caractère ronchon d’Amin, qui lui rappelait par ailleurs son grand-père.
Amin sembla se radoucir face au ton courtois et sincère de Ted.
– « Hé bien Ted, je vais peut-être me laisser tenter par l’idée de te faire confiance. Mais fais attention, nous les Etres des forêts, sommes dotés de grands pouvoirs, et nous tromper aurait de terribles conséquences pour toi ».
Ted fut impressionné par le caractère sentencieux d’Amin, et il ne pouvait évidemment pas juger de la véracité de ses propos. Il eut un coup d’œil furtif vers San-le-taciturne, qui semblait réprimer un petit sourire narquois. Mais ce n’était peut-être qu’une impression…
– « Maintenant que nous avons fait connaissance, Ted, peut-être pourrais-tu nous faire part de ce qui semblait te tracasser tout-à-l’heure ? »
Ted tentait de contenir intérieurement son excitation bien compréhensible, et il répondit du ton le plus anodin possible :
– « Ah, oui, en fait je dois rédiger pour demain une rédaction sur le thème « La science nous apprend-elle ce qu’est le réel ? », et je n’avais jusqu’ici aucune idée de quoi répondre.
– « Aaah, mais c’est une excellente question, ça ! Vous avez tout de même des professeurs intéressant, chez les humains apparemment ! » fit Amin. Ted se garda bien de donner le fond sa pensée à ce sujet.
– « Selon Galilée, un de tes congénères humains, la nature est écrite en langage mathématique. Il s’agit alors de dire que les lois de la nature sont les mêmes que les lois de l’esprit dans la mesure où nous parvenons à réduire la diversité observée par nos sens à des lois rationnelles qui s’offrent comme autant de référents logiques d’analyse des faits. Autrement dit, nous pouvons trouver l’ordre du monde grâce à des théories rationnelles qui… ».
– « Fort intéressant, Amin, mais il se fait tard, et je crains que Ted ne puisse plus retrouver son chemin dans le noir. N’est-ce pas, Ted ? » fit San, en clignant de l’œil vers celui-ci.
Ted réalisa alors qu’il faisait effectivement nuit tombée, et que ses parents risquaient d’être au courant de son escapade d’un instant à l’autre. Il répondit :
– « Vous avez raison, Monsieur San, je dois absolument rentrer. Et merci à vous, Monsieur l’Erudit, vous m’avez bien aidé. J’ai maintenant de quoi nourrir ma rédaction de réflexions très intéressantes ».
Amin réprima difficilement sa fierté et lui répondit :
– « Reviens quand tu veux mon petit, je ferai mon possible pour t’aider si tu as d’autres questions ardues ! »
San renchérit :
– « Oui Ted, ce fut un plaisir de te rencontrer. N’hésite pas à venir nous dire bonjour. Mais n’oublie pas ta promesse, sinon terrible sera la vengeance d’Amin ! » fit-il, en lui faisant à nouveau un clin d’œil.
– « Ne vous en faites pas, Monsieur San, et merci à vous pour votre bienveillance ! ».
Ted s’en fut à grandes enjambées vers la maison, avec une histoire incroyable à ne jamais raconter, et une autre question : la science nous apprend sans doute ce qu’est le réel, mais sait-elle tout ce qui est réel ?

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