Il se faisait vieux… Terriblement vieux… Chaque jour, il s’installait sur ce même tronc d’arbre qui semblait aussi réticent que lui à disparaître. Tantôt il était accompagné de gens, tantôt il était seul. Cependant, cela faisait déjà quelques années qu’il venait seul. Malgré sa grande immobilité dans ses moments de solitude, la tête du vieillard semblait s’incliner de plus en plus, comme tirée par le poids de sa barbe grandissante, ou était-ce le poids de la solitude ?

«Comme cela est triste.», se dit la Petite Sorcière Bienveillante. «Je sais bien qu’il n’est pas à plaindre, j’ai veillé sur lui toute sa vie… Pourtant, il à l’air si triste, assis-là.»
«Ne t’en fais pas tant pour lui !» lui répondit la Petite Mésange. «Depuis le temps qu’il vient profiter des charmes de la forêt, je puis t’assurer que plus d’un être de cette forêt prend soin de lui.»
Consternée, la Petite Sorcière la contempla un long moment. «J’ai beau bien te connaître, je ne
parviens toujours pas à savoir quel est le véritable sens de tes paroles, Titu…»
En seule guise de réponse, Titu s’envola batifoler ailleurs. La Sorcière enfourcha son balai afin d’aller
demander conseil auprès de l’Esprit de la forêt.
«Bien le bonjour, Petite Sorcière Bienveillante. J’ai déjà demandé au héraut de convoquer tous les êtres de la forêt sur ce site merveilleux. Il ne te reste plus qu’à attendre. M’accorderais-tu le plaisir de ta compagnie en patientant ?»

La Petite Sorcière, qui n’avait encore pipé mot, prit un moment pour retomber de son étonnement face à cette situation improbable.
Elle commença par le remercier, ne sachant toujours pas s’il répondait bien à sa demande non formulée, et finit par discuter avec lui aimablement, comme de vieux amis.
Les êtres arrivèrent en quelques heures, se joignant à la conversation légère comme une brise. Et bientôt aux conversations venteuses, et pour finir, au brouhaha digne d’une tempête ! Cependant, comme perce le soleil les nuages, la voix de l’Esprit de la forêt illumina d’un silence l’assemblée.
«Très chers amis! L’homme qui nous a protégé durant toute sa vie contre ceux de son espèce, et que vous connaissez sans doute tous de vue, est devenu vieux, fatigué et seul. Cela attriste notre chère Petite Sorcière Bienveillante qui a particulièrement pris soin de lui. Outre cela, nous sommes le jour d’anniversaire de ce vieux bougre. Que diriez-vous d’aller le lui fêter?» Un ouragan de joie résonna alors à travers la forêt et le coeur de la Petite Sorcière, tandis que la cohorte se mouvait silencieusement en direction du vieillard.
Évidemment, ce fût Titu qui entama la conversation sur le ton de la plaisanterie : «Eh! Dis-moi! Est-ce que tu ne t’appellerais pas Pierre, toi qui est si immobile?»
Un sourire se dessina sur le visage du vieil homme, s’esclaffant «Oh oh ohh! Elle est bien bonne ! Comment se fait-il qu’on ne me l’ait jamais dite auparavant? Pardonnez-moi cependant, mais malheureusement, mes yeux doivent se faire aussi vieux que moi car ils ne vous voient pas. Où êtes-vous?»
Ce fût au tour de la Petite Sorcière de bienveillamment expliquer à cet humble personne que c’était bien normal car ils sont camouflés de par leur nature. Tantôt minuscules, tantôt immenses, tantôt incongrus, tantôt inattendus, ils sont pourtant bien là à qui sait les voir.
Laissant le temps au sourire du bonhomme de s’agrandir au fur et à mesure que ce dernier découvrait les êtres de la forêt qui lui souhaitaient alors un bon anniversaire, l’Esprit de la forêt finit par lui offrir un cadeau unique.
«Nous avons pu profiter de ta protection durant toute ta vie et nous t’en sommes reconnaissants. En témoignage de notre gratitude, nous t’offrons un voeu à formuler à l’Arbre au Souhait, qui l’exaucera avec plaisir.»
Nul ne sait si les pierres peuvent pleurer de joie, mais certains êtres racontent qu’ils ont vu quelques larmes couler ce jour-là.
L’homme prit le temps de réfléchir à d’innombrables voeux et aux conséquences qu’ils auraient. Au bout de ce long moment, il formula ses paroles ainsi :
«Vous savez, plus grand chose ne me rattache à ce monde que j’ai connu… J’ai vécu une bonne vie de simplicité emplie de bonheur et je ne souhaite pas la changer. Je n’ai pas non plus envie de la revivre car, quoi de plus beau que la valeur d’une chose unique ? Alors même que je commençais à me sentir seul avec mes valeurs et principes, votre agréable surprise me prouve le contraire. Dès lors, cela me plairait que je puisse être utile encore un peu à des êtres qui m’étaient déjà chers avant même que je ne le sache.»
C’est ainsi qu’un hêtre géant veille à présent sur la forêt. L’avez-vous déjà vu, cet hêtre géant qui sourit au milieu de la forêt?
Épilogue
Se posant à côté de son amie la Petite Sorcière qui faisait un gros câlin au hêtre, Titu lui dit : «Je te l’avais bien dit, qu’il profitait bien du charme de la forêt, cet hêtre qui prend soin de la forêt…»
Bien trop absorbée par le plaisir du câlin, la Petite Sorcière lui répondit simplement par un sourire…