Les sentinelles

Le saviez-vous ? Certains bois sont bien gardés. Chaque forêt abrite sa propre communauté et sa propre organisation, chaque créature occupe une fonction spécifique.
Dans le bois de Lièrse, pas question de déroger à la règle ! Chacun son rôle, chacun sa place, telle est la garantie de la sécurité. En outre, depuis la mystérieuse rumeur circulant parmi les humains à propos de maladie et de… corone… couronne sans doute, les bois se sont soudain gorgés de promeneurs non avertis. Ces derniers n’étaient pas gênants, mais ce changement de densité de visiteurs brusqua les anciens : depuis quand avait-on connu de tels bouleversements pour une question de royauté ? Il fallait rester en alerte… On ne sait jamais.
Le jeune Léon fait partie de la famille des Sentinelles. Les Sentinelles se portent hauts, leur cou est long et leur vision acérée. Leur rôle est primordial : du haut de leur tronc, là où les humains et leurs chiens ne pensent que rarement regarder, ce sont elles qui guettent le danger potentiel en premier. C’est un travail primordial.

Le jeune Léon, au cou aussi fin et gracieux que celui de ses parents, était lui aussi destiné à remplir ce rôle une fois la maturité atteinte. Déjà, on l’entraînait à rester immobile :
– Ne bouge pas, Léon ! Apprends à rester immobile. Que veux-tu faire au sol, rejoindre tes amis ? Réfléchis, ils ont des jambes pour courir, tu ne pourrais faire que ramper. C’est ridicule. Entraîne-toi plutôt à l’immobilité, ça les sauvera plus tard ! Et par ces temps-ci, avec les humains qui affluent, ça n’en est que plus dangereux !
– Mais je peux grimper dans l’arbre au besoin ! protesta le jeune Sentinelle. Mamaaaan, s’il te plait…
– Non, Léon, ça suffit.

Dès lors, quand ses amis venaient le chercher pour partir à l’aventure, Léon répondait tristement qu’il ne pouvait pas les suivre car il ne faisait pas partie des Explorateurs, dont le rôle est d’étendre les horizons de la connaissance par leurs pérégrinations, et qu’il les observerait découvrir le monde du haut de son arbre, comme à chaque fois.

Rapidement, les humains cessèrent d’affluer dans le bois et la situation recouvra son calme. Léon fut de nouveau autorisé à descendre dans le bas de son arbre pour papoter avec ses amis : après tout, les Sentinelles montaient la garde, il n’y avait rien à craindre.
Un bel après-midi, alors que Léon écoutait avec un mélange d’excitation et de jalousie les aventures de ses amis Explorateurs, il vit soudainement leur regard se figer sur un point derrière lui. Ils étaient pétrifiés. Léon se retourna. Il blêmit. Comment était-ce possible ? Un intru ? Comment avait-il échappé aux Sentinelles ? Et surtout… Pourquoi lui ressemblait-il autant, avec son long cou et son regard perçant ?

– Co.. Comment… Mais… Qui êtes-vous ? balbutia Léon.
– Psst, vas-t-en, file dans ton arbre ! chuchotèrent ses amis avant de se carapater dans un fourré.
Mais Léon était fasciné. Il ne bougea pas.
– Bonjour, petit. Je suis un Éclaireur de la forêt de Longdom. Quel est cet endroit ? Pourquoi n’êtes-vous pas protégés ?
– Je… mais… Nous sommes protégés, les Sentinelles veillent sur ce bois. Co… Comment avez-vous échappé à leur regard ?
– Les Sentinelles ? Je ne les ai pas aperçus. Qui sont-ils ?
– Heu… Eh bien, ce sont ceux de ma famille. Ils sont comme moi… heu, et comme vous ! Longs et fins. Ils sont postés au sommet des arbres, immobiles et discrets, et ils repèrent le moindre intru.
– Immobiles ? J’imagine qu’ils sont tout de même capables de suivre ces intrus le cas échéant !
– Eh bien… Non… répondit tristement Léon. Sans bras ni jambes, notre morphologie nous empêche d’être assez mobiles pour cela, nous devons rester à l’abris le long des troncs et des branches. C’est pourquoi nous travaillons notre immobilité, pour faire le guet… D’autres groupes s’occupent de la protection au sol, mais ça se fait dans un deuxième temps, après l’alerte.
L’inconnu le regarda un instant, stupéfait, puis éclata d’un grand rire.
– Je n’ai jamais rien entendu de tel ! dit l’inconnu en essayant de calmer son fou rire.
Léon était surpris par cette réaction et ne savait que dire.
– Pardonne-moi mon ami, mais… Être condamné à l’immobilité alors que notre corps est fluide, fin, rapide, particulièrement adapté à la fuite et à la furtivité… Quelle tristesse ! Notre morphologie nous permet également de nous déplacer à toute vitesse et en toute discrétion en empruntant les galeries creusées par les animaux de ces bois. C’est ainsi que je suis arrivé jusqu’ici en échappant à votre surveillance aérienne. Eh petit, ne me regarde pas avec ces yeux ahuris ! Tu n’y crois pas ? Regarde-moi ! Regarde avec quelle souplesse et quelle force je peux me mouvoir. Je te garantis que c’est à ta portée.
– Ah oui ? répondit Léon plein d’excitation, lui qui avait toujours voulu gambader et découvrir le monde avec ses amis. Et…, ajouta-t-il timidement, voudriez-vous… Hum, voudriez-vous m’apprendre à me mouvoir comme vous ? Peut-être pourriez-vous également convaincre mes parents ! En vous voyant ainsi, ils seront forcés de revenir sur leur jugement.
– Oh, oui, en effet… Mmh, oui, oui, bien sûr. Ce n’était bien entendu pas l’objet de ma venue mais je suis d’accord. Dorénavant, je serai votre maître afin que les Sentinelles jouissent de la polyvalence qu’ils méritent !
Après un moment de pause, il ajouta avec malice :
– Et si nous commencions dès à présent ? Vas-y mon garçon, essaye de te détacher de ton arbre, petit à petit. N’aie pas peur, prend le temps qu’il te faut. Prends confiance ! Vas-y !
Et lentement mais sûrement… :

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