Volontairement je choisis des petits chemins peu empruntés et j’essaie de m’éveiller à la pleine conscience de l’instant, laissant derrière moi les préoccupations de la journée, pour être pleinement disponible à de possibles retrouvailles. Je ralentis le pas, je tourne sur moi-même et scrute les environs immédiats. Je passe de l’observation des hautes cimes battues par le vent à celle des racines nouées et emplies de mousse. A mi-hauteur, branches fines et feuilles me caressent le visage.
Je me laisse emporter dans mes rêveries. Désormais tout est susceptible d’éveiller mon attention. Je m’efforce de rompre avec les habitudes de promeneur restant sagement sur les chemins balisés et connus pour m’enfoncer dans des zones moins familières, avec une curiosité et un intérêt croissant.
Je m’arrête pour revenir dans l’instant, sollicitant tous mes sens. Je contemple ce décor maculé de teintes variées de vert, de jaune, de brun, de noir parfois… Je prête l’oreille pour entendre des sons qui d’ordinaire m’échapperaient. Ils sont présents à tout moment en fait. J’entends le bruit particulier des glands qui dégringolent sur les premières feuilles qui jonchent le sol, semblant bien décidés à entamer une longue vie de chêne majestueux. Peu y parviendront, la plupart étant destinés à servir de repas aux animaux de la forêt. Alors que quelques sittelles effarouchées signalent ma présence, j’erre lentement, pas après pas, changeant de direction au gré de mes envies quasi inconscientes. Une flaque d’eau, une souche ou une racine me font changer de direction sans que je décide de quoi que ce soit. J’effleure une feuille de charme et perçois sa texture veloutée, je ressens la souplesse de la mousse sous mes pieds… Mon mental n’est plus mon guide, la forêt s’est emparée de moi désormais. J’entre plus profondément au contact de tout ce qui m’entoure.
Soudain, j’aperçois à travers des branchages un œil qui me fixe. Je m’en approche doucement, me retenant de toute précipitation. Il paraît fort étonné de ma présence. Je prends mon temps et savoure cette première entrevue. Et tout en le contournant légèrement pour mieux le découvrir, j’en entrevois un autre qu’un faisceau de soleil plongeant semble me désigner. Je réalise que mon observation s’est concentrée sur les hauteurs, car je sens que je suis en présence d’un certain nombre de personnages de grande taille, qui se révèlent à moi parmi les hautes branches. Je suis entouré d’hêtres, au premier comme au second degré. L’échange peut commencer.
Certains visages sont sévères en apparence. Mais assez vite j’en aperçois un qui semble tendre un bras courbé vers le haut en signe de bienvenue. D’autres sont plus neutres, ne semblant pas se préoccuper de ma présence. Mais au fur et à mesure que je me déplace, leurs expressions changent parfois complètement et je les découvre sous d’autres abords parfois plus favorables, parfois légèrement intimidants. Les personnalités sont nombreuses et variées parmi ces êtres. Mais plus je me laisse immerger, plus je me sens accepté, et j’accumule les rencontres avec un plaisir d’enfant découvrant un monde imaginaire.
Le regard concentré vers eux, trébuchant dans les ronces et les dénivelés, je ne prête plus attention à mon orientation. Je me retourne, et c’est encore un tout autre monde qui semble apparaître. Dorénavant le soleil déclinant produit des lueurs rasantes et renforce les contrastes, qui m’offrent de nouvelles observations inattendues. Si surprenante par l’aspect et la variété de formes, leur présence stimule mon imaginaire et me fait pénétrer dans une espèce de conte où les acteurs vont et viennent, chacun apportant à l’histoire une touche bien particulière, tellement leur faciès sont variés et changeants suivant la perspective d’où je me place.
Je me sens dorénavant envahi d’une grande quiétude. Ces arbres qui m’entourent me redonnent le sentiment de faire partie de ce monde que nous humains n’avons jamais entièrement quitté. Ces êtres que l’on pourrait imaginer inertes et sans vie m’apparaissent maintenant d’une vitalité profonde, bien ancrée. Je pourrais leur donner tant de qualificatifs anthropomorphiques, étant certes emporté par mon imagination, mais je réalise qu’il y a bien plus de similitudes avec les humains qu’il n’y paraît au premier abord.
Mon esprit vagabonde, je ressens l’ivresse de la contemplation de cet univers de feuillages dorés par le soleil finissant, où les structures de troncs et de branches entremêlés apportent une profondeur pénétrante. Tout à coup, je croise le regard d’un nouveau visage qui semble me surveiller de loin. Imposant et mystérieux, celui-là est particulier. Je sais que tout à l’heure je m’y rendrai, mais pour l’instant j’ai encore beaucoup de silhouettes à découvrir, de vagabondages à réaliser. Il m’arrive de rester plusieurs heures dans cette contemplation active, cette espèce de chasse pacifique. Alors qu’une énième promenade routinière dans ce bois pourrait paraître insipide et monotone, je suis désormais en état de ressentir quantité de stimuli qui me nourrissent. Le vent se renforce encore, faisant danser maintenant la canopée selon son gré. Certains feuillages deviennent translucides, signe que le soleil va bientôt disparaître du spectacle, tout en offrant une vision clair-obscur à chaque structure que je scrute. C’est le temps de nouvelles rencontres, où les écorces semblent se livrer à des jeux d’ombres chinoises où quantité de petits êtres se révèlent à mes yeux dans des compositions imprévisibles.
Alors que je me dirige vers un tronc qui semble promettre un spectacle alléchant, je tombe subitement nez à nez avec un autre être bien différent encore, approximativement de ma taille cette fois. Tandis que je le contourne calmement, son attitude semble changer radicalement. Il prend une allure presque humaine, doté de bras, semblant représenter un personnage dans une pose certes immuable, mais pourtant tellement vivante. En tournant autour de lui, je découvre encore d’autres attitudes, d’autres physionomies. C’est la caractéristique de ces créatures des forêts, leur expression apparaît très différente selon l’angle d’où vous les approchez. Je bute sur une pierre, et mon regard est attiré par une racine qui m’évoque directement un personnage à ressemblance non plus humaine, mais animale, dont les traits évoquent ceux des créatures de la mythologie grecque.
Ma flânerie n’est pas encore terminée, mais bientôt j’irai rejoindre le monde des humains, paisible et nourri d’un profond contentement, celui d’avoir pu en quelque sorte converser avec cette nature dont nous nous sommes éloignés, mais à laquelle nous appartenons encore, et à qui nous ressemblons à bien des égards.